
Thomas Rowlandson
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Pastorale
Belles dames, écoutez ça,
J’en frissonne.
Vous m’direz qu’y a pas
D’quoi faire peur à un’jeun’ personne !
J’suis la nièce de Mathurin,
L’mari à la Mathurine.
C’est moi qui vais chaqu’ matin
Vend’nos œufs à la voisine.
Un matin donc, j’m’y en allais.
La vieille Mathurine, ma bonn’tante
Avait mis plein des œufs frais
Dans l’panier de vot’ servante.
Au moment des adieux,
Elle m’avait, conseil de prudence,
Dit de n’pas trop secouer les œufs
Et d’prendre garde à mon innocence.
J’me mets en chemin.
Les oiseaux chantiont à tue-tête
Et moi tout’ gaie et foll’un brin,
J’chantions aussi comm’une grosse bête.
Mais v’la qu’en sortant du p’tit bois,
V’la qu’en dévalant dans la plaine,
J’vois un dragon, puis trois,
Puis dix, vingt, et une centaine,
Puis tout l’ régiment. L’émotion
M’prend alors d’une drôle de manière ;
Pourtant, j’continue ma chanson.
Mais en chantant, j’n’étais pas fière.
Je marchais en baissant les yeux
Et m’disais, f’sons bonne cont’nance :
« Tachons d’pas casser les œufs
Et d’sauver mon innocence. »
D’abord, ça n’allait pas trop mal.
Les soldats s’contentaient d’sourire
Mais tout à coup, sur un signal
Plus vite qu’j’ne saurions vous l’dire,
V’la l’régiment qui fait d’mi-tour
Et les officiers en tête
Qui s’mettent à m’parler d’amour
Avec accompagn’ment d’trompette :
« Ta ra ta ta ! La jolie fille,
Où donc que vous allez comme ça ?
Ta ra ta ta ! Soyez gentille…
Psitt par ici, psitt, psitt, par là. »
Le danger devenant sérieux,
Moi, qui flairais la manigance,
J’me dis : « Quitte à casser des œufs,
Il faut qu’j’sauve mon innocence ! »
J’prends ma course, malgré mon effroi,
J’allais, j’allais, fallait voir comme…
Mais tout le régiment suivait derrièr’moi
S’met à courir comme un seul homme !
Ah ! pour un’fille qu’a d’l’honnêteté,
Quel tourment d’être poursuivie
Dans la campagne, un jour d’été,
Par un régiment d’caval’rie !
Je cours, un grand va m’attraper ;
J’lui lance des œufs à la tête
Et j’le laisse se débarbouiller
Tout à son aise dans son omelette.
A vot’ porte, j’arrive avant eux.
Je frappe. On ouvre, Je m’élance…
J’ai cassé deux douzaines d’œufs,
Mais j’ai sauvé mon innocence !
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D’après Meilhac et Halévy, « le petit duc », acte II (merci
Charles !!)