grossissement_Tom_Poulton.jpgPierre et Lucille avaient passé la plus grande partie de leur vie ensemble. Ils avaient fondé une famille et donné le jour à trois enfants. Après trente ans de vie commune, Pierre se retrouva cloué au lit. Un cancer généralisé s’étant emparé de son corps. En l’espace de quelques semaines, il ne se reconnaissait plus. Juste la peau sur les os, voilà ce que son reflet dans le miroir lui indiquait. Plus d’activité, plus de force, un légume. C’est ainsi qu’il se voyait. Un matin, pourtant, il se réveilla de meilleure humeur. Il n’en revenait pas. Son corps revivait. Il se touchait. Sa virilité était bien là. Il s’agitait dans tous les sens. Pierre appelait sa femme, Lucille. Il était stupéfait. Il n’y croyait plus. Allait-il enfin prendre le dessus sur cette maladie infernale ? Il ne tenait plus en place. Le délire, l’extase, la vie. IL BANDAIT A NOUVEAU !!! Nu, debout, il courait à travers la maison à la recherche de sa femme, à la recherche de son épouse, à la recherche de Lucille.

« Viens chérie, viens, je veux te faire l’amour. Regarde, je suis à nouveau un homme !! » Elle, riant aux éclats pour cacher ses larmes, s’enfuyait devant ce corps décharné qui la poursuivait de ses assiduités. Comment pouvait-il encore vouloir lui faire l’amour ?! Il n’y survivrait pas. Un enfant, un petit garçon, tenant à peine debout, et se redécouvrant homme devant sa femme. Un élan brutal et délirant s’était emparé de lui. Pierre voulait vivre. Son corps le lui criait. Son sexe le déclarait. Il voulait lui prouver, et se prouver à lui-même, qu’il était toujours celui que Lucille avait épousé.

C’était une semaine avant que la flamme de la vie ne le quitte pour toujours.

Aurait-elle dû lui faire l’amour une dernière fois ? Aurait-elle dû lui offrir ce cadeau, cet ultime cadeau ? Que faire dans un tel cas ? Jouer la carte de la raison ou, se jeter corps et âme dans la folie. Partir dans une dernière érection, s’envoler à tout jamais en laissant une femme en larmes derrière lui. Une femme le serrant contre elle, le serrant en elle, bien au chaud, à l’abri du danger. Est-ce cela qu’elle aurait dû faire ? Lui offrir de ce blottir en elle comme un petit oiseau au creux de son nid ? Celui pour qui elle avait vécu, celui qu’elle aimait tellement. Plus jamais, elle ne pourrait vivre sans lui. Plus jamais, Elle ne pourrait se laisser vivre comme avant. Pour elle, le programme était simple. S’effacer. Disparaître, petit à petit. Ne plus exister. S’enfuir, pour le rejoindre. Attention, sans vraiment se suicider aux yeux de tous. On ne fait pas de telles choses. Le suicide est honni. Mais, l’air de rien, à coups de verres de whisky, tout est possible. Le temps. Il lui faudra juste du temps. Ce n’est qu’une question de temps. Dix ans, qu’est-ce que c’est dans une vie ? Un calvaire pour celle qui, pressée d’en finir, ne fait qu’aligner les verres, les bouteilles, et refuse d’ouvrir sa porte aux autres. Sa porte intérieur s’est définitivement fermée, verrouillée depuis la mort de son homme. Plus de place pour le reste, plus d’envie, plus de désir, plus rien. Le néant.

© Claire Ogie

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(ceci est un ancien texte que j'ai ressorti, en réponse à la discussion avec Valanos dans La femme qui saute)