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Je suis un œil, dit-il. Ce que d'autres touchent, je le couve, ce que d'autres caressent, je le lorgne, ce que d'autres pétrissent de leurs mains, je le reluque. Mon œil se pourlèche, se délecte et furète ; mon œil lape, fouine et gobe, il enrobe et il dérobe. Je suis un œil, petite ! Laisse mon œil trotter à tes basques ! Tu laisses bien, aussi, le vent jouer dans tes jupes, le feu te rosir les joues devant l'âtre, l'eau clapoter sur ta peau, les fruits fondre sur ta langue, l'odeur des bois t'emplir les narines. Des flux te traversent de part en part : le respiré, le mangé, le bu ; ton corps est la croisée des chemins. Y passent, besace au dos, les cinq sens et leur escorte : tout ce que tu vois et tout ce qui te regarde ; ce que tu goûtes et qui te goûte ; ce que tu flaires et qui te flaire ; ce que tu palpes et qui te palpe, ce que tu entends et qui t'écoute. Corps de Milena ! Moulin ouvert à tous les vents ! Seul, mon œil serait de trop !

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Passage du livre de Christiane Singer "La guerre des filles".