En septembre dernier, je découvrais deux articles parlant d'un livre que je
ne connaissais pas et qui me semblait prometteur : "La
tyrannie du plaisir" de Jean-Claude Guillebaud.

Aujourd'hui j'ai lu ce livre et tout un tas de débats me trottent dans la
tête. Alors en vrac, comme ça, quelques mots, quelques phrases glanées par-ci
par là au cours de ma lecture :
Performance, concurrence, consommation, évaluation comparative, prévalence
du court terme.
L'individu "gère", il "rentabilise" son énergie, "manage" sa forme, "checke"
l'évolution de son "capital hydratation", "optimise son patrimoine" jeunesse et
"investit" dans la "gestion de soi".
Le nomadisme amoureux s'accélère et le temps d'usage (des corps) se
raccourcit.
Nos sociétés si agressivement érotisées sont en réalité tenaillées
par la hantise du non-désir.
Veillez à votre "capital fantasme"...
Trente ans après (l'année repère 1964), la vraie question n'est déjà plus de
lutter contre la répression du désir mais de prévenir sa
banqueroute.
Sous une forme ludique et ritualisée, c'est encore la quête confuse d'une
"vraie" transgression qu'expriment les pratiques sadomasochistes fort en vogue
aujourd'hui. Une adepte du SM désigne clairement ce que, pour sa part, elle en
attend : "Il ne fait pas de doute qu'à une date plus récente les limites
en matière de transgression ont été repoussées par la libération sexuelle et la
nouvelle image du corps. La simple nudité qui suffisait naguère à
déclencher le désir sexuel est devenue banale. La transgression commence
donc plus loin. Le SM est peut-être devenu aujourd'hui le lieu par excellence
de la transgression."
Faute de pouvoir jouer sur une transgression érotique qui n'échauffe plus
personne, on y convoque inlassablement une violence verbale et descriptive qui
apparaît comme une transgression de substitution. On y use d'une
infinité de stratagèmes langagiers pour ranimer la flamme défaillante :
situations mimétiques ou libre-échangistes, déchaînement de violences simulée,
escalade fictive dans l'esclavage sexuel et l'insulte, etc... Plutôt
que de perdre le sens de l'interdit premier, sans lequel il n'est pas
d'érotisme, (on) a recours à la violence de ceux qui nient tout interdit, toute
honte, et ne peuvent maintenir cette négation que dans la
violence.
Pour les Anciens, en effet (qu'ils fussent chrétiens ou
platoniciens), la liberté humaine ne résidait pas dans cette fidélité
aux désirs, mais au contraire, dans notre capacité à leur désobéir. C'était la
maîtrise de soi et non l'abandon aux pulsions qui était assimilée à une
liberté active. Évoquant les Grecs à ce sujet, Foucault
s'exprimait ainsi : "S'il est à ce point important de
gouverner désirs et plaisirs, si l'usage qu'on en fait constitue un enjeu moral
d'un tel prix, ce n'est pas pour conserver ou retrouver une innocence
d'origine ; ce n'est pas, en général - sauf bien entendu
dans la tradition pythagoricienne -, pour préserver une pureté ;
c'est afin d'être libre et de pouvoir le
rester."
Discrédité par l'opinion moderne, la sentimentalité de l'amour doit
être assumée par le sujet amoureux comme une transgression forte qui laisse
seul et exposé ; par un renversement de valeurs, c'est
donc cette sentimentalité qui fait aujourd'hui l'obscène de
l'amour.
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Voilà, ces quelques lignes qui précèdent ne sont bien sûr qu'une petite
sélection des passages qui m'ont le plus touchés. Ce livre est d'une telle
richesse de connaissances accumulées au travers de l'histoire et des
décryptages qui en sont fait, que le seul moyen d'en comprendre toute
l'étendue, est tout simplement de le lire.
J'ajouterai ceci pour finir, ce livre est sorti en 1998, soit, il y a
maintenant plus de dix ans...
Alors, que pouvons-nous dire dix ans après ?