Des sens

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mercredi 10 mars 2010

Le jour où tous ces doux minous bondiraient vers le ciel

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"Vers libres" de Radiguet (cliquez sur l'illustration pour l'agrandir)

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Le soleil brillait, l'air était frais mais peuplé de brises tièdes, les gens avaient l'air gai, et il me sembla que toute cette allègre atmosphère allait se précipiter sous ta robe, la gonfler comme un ballon captif, la retourner comme un parapluie, découvrant un bas-ventre qui serait forcément nu et que tu t'envolerais au milieu des rires et des cris de terreur ravie, tu lâcherais les bagages comme des sacs de sable dans les romans de Jules Verne, tu t'élèverais doucement dans le ciel, sans que je puisse te retenir par une ficelle, je renverserais la tête pour mieux voir tes entrées par en-dessous, tes jambes de nageuse pédalant dans le ciel, le haut du corps caché par la corolle blanche de la robe et puis, nouveaux hauts cris, ce serait le tour de la marchande de quatre saisons, ses grands yeux noirs, son visage aux beaux méplats disparaîtraient dans l'entonnoir de sa jupe à ramages soudain relevée vers le ciel, et le tablier bleu, en partie détaché, flotterait comme un oriflamme derrière elle tandis qu'elle s'élèverait au-dessus des aubergines noires comme la mort et des abricots doux comme des joues. La marchande non plus ne porterait pas de culotte, et tout le monde pourrait voir que c'est une vraie brune, et puis suivrait la directrice d'école, tout aussi déculottée et plus d'un élève serait là pour la révélation trop tardive et fugace de sa touffe quinquagénaire s'éloignant et encore deux trois quatre passantes, et même la dame de la laverie, avec ses jambonneaux et son mont chauve, et la petite vieille en train d'acheter un concombre : on ne verrait bientôt plus que lui brandi par-dessus le rebord soulevé haut de sa robe de veuve, en décollant elle nous révèlerait entre ses genoux cagneux à quel point par là elle était bien conservée et l'on comprendrait aussitôt son hygiénique secret : dès les premiers beaux jours, depuis 1944, mettre sa vulve à l'air libre, et aussi la lycéenne en minijupe et toutes, craquettes parfaites à leurs premières galipettes, chattes musclées au long d'innombrables gouttières, organes blanchis sous le harnais aux longues lèvres lissées d'usures, tous ces doux minous bondiraient vers le ciel, toutes les sans-culottes de la rue - quelle surprise, qui eût cru qu'il y en eût tant ? - toutes les sans-culottes auraient le privilèges de s'envoler en premier, après viendraient les culottées, et l'on verrait beaucoup de "Petit Bateau" naviguer dans le ciel, et aussi de la dentelle noire, des strings, des choses ajourées, le catalogue des petites perversions pépères par correspondance, et enfin les grosses culottes roses, ces espèces d'infects sacs nylon assortis aux terrifiantes gaines auraient bien du mal à s'élever, et toutes ces dames, les impudiques et les autres rejoindraient sur les toits leurs hommes en train de marner pour retrouver sous les tuiles la plage, et l'on s'étreindrait sur le sable chaud, seules resteraient en bas, bien seules, bien fait, les femmes en pantalon.

Passage de "Je te dirai tout" de Serge QUADRUPPANI ( grand merci Lo !)

mardi 16 février 2010

Au sujet du désir

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"Une âme se mesure à la dimension de son désir, comme l'on juge d'avance des cathédrales à la hauteur de leurs clochers." Gustave Flaubert.

dimanche 7 février 2010

Où sont passés nos hommes ?

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Herbert James Draper (cliquez sur les illustrations pour les agrandir)

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Quand de nos jours on entend tant d'hommes effrayés s'écarter des femmes en disant : << elles veulent tout !...>> on mesure la perte de leur autonomie et de leur exigence : comme si les hommes n'avaient pas envie d'être grand pour eux-mêmes, au lieu d'obéir à l'injonction des femmes ; et comme si le fait de vouloir tout, de rechercher la perfection était un crime abominable.

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Ulysse, de Herbert James Draper (1863-1920)

Car les femmes font partie du chemin du héros, elles l'accompagnent comme guides ou tentations, fées ou sorcières. Elles sont sans doute l'air du voyage. Et l'homme au cœur aventureux sait que la forêt, la mer, la lande et la nuit qu'il traverse offre le prodige en même temps que l'épreuve, la merveille avec la diablerie. (...)

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Herbert James Draper

La femme (...) est en même temps l'éveilleuse, l'initiatrice, celle qui tend le miroir à l'homme, celle qui blesse le guerrier et répand du baume sur ses plaies ; celle qui rappelle l'exigence, comme la Dame courtoisie donne au chevalier le goût de la prouesse et rend le troubadour inventif , raffiné.

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Pleurs pour Icare, Herbert James Draper (1898)

Caresse ou incendie, la rencontre du héros avec la femme a toujours pour sens de le pousser au bout de lui-même, de l'entraîner vers sa profondeur et lui faire toucher le ciel. (...)

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Achille (musée du Louvre)

On peut dire ainsi que toute femme est fatale : elle fait partie du destin du héros. (...)

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Eros, Guido Reni (1631)

La virilité, c'est aussi ne pas faillir à son destin, ne pas esquiver les grandes rencontres, les grandes épreuves. De même qu'il n'y a pas de virilité sans vertu, il n'y a pas de héros sans éros.

Passages du livre de Jacqueline Kelen "L'éternel masculin".

vendredi 5 février 2010

Brûlant transport

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Paul Emile Bécat (cliquez sur l'illustration pour l'agrandir)

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Maman dort

Lise, ouvre à ton amant fidèle.

- Non, Lubin, vous n’entrerez pas.

- Eh bien ! à ta porte cruelle,

Je vais me donner le trépas.

- Ingrat, tu doubles ma souffrance.

- Et toi, tu doubles mon transport.

- Entre donc, mais avec prudence ;

Lubin, pas de bruit, maman dort.

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- Ma Lise, il n’est rien qui me plaise

Comme d’être assis près de toi.

Lubin, je n’ai que cette chaise,

Et l’autre est à côté, je crois.

- Pour peu que cela te convienne

Je cours la chercher tout d’abord.

- Non ! Non ! Viens partager la mienne :

Lubin, pas de bruit, maman dort.

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- Lise, sur ta bouche jolie

Laisse-moi prendre un seul baiser.

- Non, Lubin ! Cessez, je vous prie !

- Quoi, tu veux me le refuser !

Je le prends malgré ta défense.

- Pourquoi m’embrasser si fort !

- Faut-il donc que je recommence ?

- Lubin, pas de bruit, maman dort.

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- Lise, quel séduisant corsage !

Quels yeux et surtout quels appas !

- Allons, Lubin, soyez plus sage,

Finissez et parlez plus bas.

- Ah ! Cède à l’amour le plus tendre !

- Je vais crier ! (Lise aurait tort !)

-Hélas ! On pourrait bien m’entendre

Lubin, pas de bruit, maman dort.

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Observant un profond silence,

Déjà nos deux jeunes amants,

Avec l’amour d’intelligence,

Ont scellé les plus doux serments ;

Et c’est Lubin, Lubin lui-même,

Après le plus brûlant transport,

Qui répète à celle qu’il aime :

Lise, pas de bruit, maman dort.

Justin Cabassol

mercredi 13 janvier 2010

Le monde méconnu des reptiles (3)

Suite à un incident technique, nous ne pouvons malheureusement pas vous présenter comme prévu la suite du monde méconnu des reptiles. A la place, et pour rester malgré tout dans le sujet qui nous préoccupe aujourd'hui, voici une vidéo présentant une charmeuse de serpent, ce qui, vous le reconnaîtrez aisément, n'est pas une activité sans risque...


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D'ailleurs à ce propos, nous vous invitons à voir également l'excellente série intitulée La charmeuse de serpent, une série ancienne, mais tout aussi passionnante.

Bonne journée à tous !

mardi 12 janvier 2010

Jouez-vous aux échecs ?

Après la découverte de ce superbe jeu d'échec d'inspiration antique dans le billet précédent, voici une autre façon... de jouer aux échecs...

L'affaire Thomas Crown (film en 1968), ça vous dit quelque chose ? Steve MacQueen et Faye Dunaway... ça vous parle ?


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Thomas Crown, un financier millionnaire de Boston, a décidé, autant pour tromper l'ennui que par goût du risque, d'organiser sans y participer le hold-up d'une banque en engageant des hommes qui ne se connaissent pas et qui se rencontreront, pour la première et seule fois, sur les lieux du crime. La compagnie d'assurance envoie pour enquêter sur place Vicki, une femme détective privé, qui rapidement soupçonne Thomas Crown.

vendredi 4 décembre 2009

Dégustation

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(cliquez sur l'illustration pour l'agrandir)

"Les vrais gourmands lisent en remuant les lèvres, pour déguster les mots." Yvan Audouard.

vendredi 27 novembre 2009

Au bord du lit

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Achille Devéria (cliquez sur l'illustration pour l'agrandir)

Au bord du lit

Un grand feu flambait dans l’âtre. Sur la table japonaise, deux tasses à thé se faisaient face, tandis que la théière fumait à côté contre le sucrier flanqué du carafon de rhum.

Le comte de Sallure jeta son chapeau, ses gants et sa fourrure sur une chaise, tandis que la comtesse, débarrassée de sa sortie de bal, rajustait un peu ses cheveux devant la glace. Elle se souriait aimablement à elle-même en tapotant, du bout de ses doigts fins et luisants de bagues, les cheveux frisés des tempes. Puis elle se tourna vers son mari. Il la regardait depuis quelques secondes, et semblait hésiter comme si une pensée intime l’eût gêné.

Enfin il dit :

– Vous a-t-on assez fait la cour, ce soir ?

Elle le considéra dans les yeux, le regard allumé d’une flamme de triomphe et de défi, et répondit :

– Je l’espère bien !

Puis elle s’assit à sa place. Il se mit en face d’elle et reprit en cassant une brioche.

– C’en était presque ridicule… pour moi ?

Elle demanda : – Est-ce une scène ? avez-vous l’intention de me faire des reproches ?

– Non, ma chère amie, je dis seulement que ce M. Burel a été presque inconvenant auprès de vous. Si… si… si j’avais eu des droits… je me serais fâché.

– Mon cher ami, soyez franc. Vous ne pensez plus aujourd’hui comme vous pensiez l’an dernier, voilà tout. Quand j’ai su que vous aviez une maîtresse, une maîtresse que vous aimiez, vous ne vous occupiez guère si on me faisait ou si on ne me faisait pas la cour. Je vous ai dit mon chagrin, j’ai dit, comme vous ce soir, mais avec plus de raison : Mon ami, vous compromettez madame de Servy, vous me faites de la peine et vous me rendez ridicule. Qu’avez-vous répondu ? Oh ! vous m’avez parfaitement laissé entendre que j’étais libre, que le mariage, entre gens intelligents, n’était qu’une association d’intérêts, un lien social, mais non un lien moral. Est-ce vrai ? Vous m’avez laissé comprendre que votre maîtresse était infiniment mieux que moi, plus séduisante, plus femme ! Vous avez dit : plus femme. Tout cela était entouré, bien entendu, de ménagements d’homme bien élevé, enveloppé de compliments, énoncé avec une délicatesse à laquelle je rends hommage. Je n’en ai pas moins parfaitement compris.

Il a été convenu que nous vivrions désormais ensemble, mais complètement séparés. Nous avions un enfant qui formait entre nous un trait d’union.

Vous m’avez presque laissé deviner que vous ne teniez qu’aux apparences, que je pouvais, s’il me plaisait, prendre un amant pourvu que cette liaison restât secrète. Vous avez longuement disserté, et fort bien, sur la finesse des femmes, sur leur habileté pour ménager les convenances, etc., etc.

J’ai compris, mon ami, parfaitement compris. Vous aimiez alors beaucoup, beaucoup madame de Servy, et ma tendresse légitime, ma tendresse légale vous gênait. Je vous enlevais, sans doute, quelques-uns de vos moyens. Nous avons, depuis lors, vécu séparés. Nous allons dans le monde ensemble, nous en revenons ensemble, puis nous rentrons chacun chez nous.

Or, depuis un mois ou deux, vous prenez des allures d’homme jaloux. Qu’est-ce que cela veut dire ?

– Ma chère amie, je ne suis point jaloux, mais j’ai peur de vous voir vous compromettre. Vous êtes jeune, vive, aventureuse…

– Pardon, si nous parlons d’aventures, je demande à faire la balance entre nous.

– Voyons, ne plaisantez pas, je vous prie. Je vous parle en ami, en ami sérieux. Quant à tout ce que vous venez de dire, c’est fortement exagéré.

– Pas du tout. Vous avez avoué, vous m’avez avoué votre liaison, ce qui équivalait à me donner l’autorisation de vous imiter. Je ne l’ai pas fait…

– Permettez…

– Laissez-moi donc parler. Je ne l’ai pas fait. Je n’ai point d’amant, et je n’en ai pas eu… jusqu’ici. J’attends… je cherche… je ne trouve pas. Il me faut quelqu’un de bien… de mieux que vous… C’est un compliment que je vous fais et vous n’avez pas l’air de le remarquer.

– Ma chère, toutes ces plaisanteries sont absolument déplacées.

– Mais je ne plaisante pas le moins du monde. Vous m’avez parlé du dix-huitième siècle, vous m’avez laissé entendre que vous étiez régence. Je n’ai rien oublié. Le jour où il me conviendra de cesser d’être ce que je sais, vous aurez beau faire, entendez-vous, vous serez, sans même vous en douter… cocu comme d’autres.

– Oh !… pouvez-vous prononcer de pareils mots ?

– De pareils mots !… Mais vous avez ri comme un fou quand madame de Gers a déclaré que M. de Servy avait l’air d’un cocu à la recherche de ses cornes.

– Ce qui peut paraître drôle dans la bouche de madame de Gers devient inconvenant dans la vôtre.

– Pas du tout. Mais vous trouvez très plaisant le mot cocu quand il s’agit de M. de Servy, et vous le jugez fort malsonnant quand il s’agit de vous. Tout dépend du point de vue. D’ailleurs je ne tiens pas à ce mot, je ne l’ai prononcé que pour voir si vous êtes mûr.

– Mûr… Pour quoi ?

– Mais pour l’être. Quand un homme se fâche en entendant dire cette parole, c’est qu’il… brûle. Dans deux mois, vous rirez tout le premier si je parle d’un… coiffé. Alors… oui… quand on l’est, on ne le sent pas.

– Vous êtes, ce soir, tout à fait mal élevée. Je ne vous ai jamais vue ainsi.

– Ah ! voilà… j’ai changé… en mal. C’est votre faute.

– Voyons, ma chère, parlons sérieusement. Je vous prie, je vous supplie de ne pas autoriser, comme vous l’avez fait ce soir, les poursuites inconvenantes de M. Burel.

– Vous êtes jaloux. Je le disais bien.

– Mais non, non. Seulement je désire n’être pas ridicule. Je ne veux pas être ridicule. Et si je revois ce monsieur vous parler dans les… épaules, ou plutôt entre les seins…

– Il cherchait un porte-voix.

– Je… je lui tirerai les oreilles.

– Seriez-vous amoureux de moi, par hasard ?

– On le pourrait être de femmes moins jolies.

– Tiens, comme vous voilà ! C’est que je ne suis plus amoureuse de vous, moi !

Le comte s’est levé. Il fait le tour de la petite table, et, passant derrière sa femme, lui dépose vivement un baiser sur la nuque. Elle se dresse d’une secousse, et, le regardant au fond des yeux :

– Plus de ces plaisanteries-là, entre nous, s’il vous plaît. Nous vivons séparés. C’est fini.

– Voyons, ne vous fâchez pas. Je vous trouve ravissante depuis quelque temps.

– Alors… alors… c’est que j’ai gagné. Vous aussi… vous me trouvez… mûre.

– Je vous trouve ravissante, ma chère ; vous avez des bras, un teint, des épaules…

– Qui plairaient à M. Burel.

– Vous êtes féroce. Mais là… vrai… je ne connais pas de femme aussi séduisante que vous.

– Vous êtes à jeun.

– Hein ?

– Je dis : Vous êtes à jeun.

– Comment ça ?

– Quand on est à jeun, on a faim, et quand on a faim, on se décide à manger des choses qu’on n’aimerait point à un autre moment. Je suis le plat… négligé jadis que vous ne seriez pas fâché de vous mettre sous la dent… ce soir.

– Oh ! Marguerite ! Qui vous a appris à parler comme ça ?

– Vous ! Voyons : depuis votre rupture avec madame de Servy, vous avez eu, à ma connaissance, quatre maîtresses, des cocottes celles-là, des artistes, dans leur partie. Alors, comment voulez-vous que j’explique autrement que par un jeûne momentané vos… velléités de ce soir.

– Je serai franc et brutal, sans politesse. Je suis redevenu amoureux de vous. Pour de vrai, très fort. Voilà.

– Tiens, tiens. Alors vous voudriez… recommencer ?

– Oui, madame.

– Ce soir !

– Oh ! Marguerite !

– Bon. Vous voilà encore scandalisé. Mon cher, entendons-nous. Nous ne sommes plus rien l’un à l’autre, n’est-ce pas ? Je suis votre femme, c’est vrai, mais votre femme – libre. J’allais prendre un engagement d’un autre côté, vous me demandez la préférence. Je vous la donnerai… à prix égal.

– Je ne comprends pas.

– Je m’explique. Suis-je aussi bien que vos cocottes ? Soyez franc.

– Mille fois mieux.

– Mieux que la mieux ?

– Mille fois.

– Eh bien, combien vous a-t-elle coûté, la mieux, en trois mois ?

– Je n’y suis plus.

– Je dis : combien vous a coûté, en trois mois, la plus charmante de vos maîtresses, en argent, bijoux, soupers, dîners, théâtre, etc., entretien complet, enfin ?

– Est-ce que je sais, moi ?

– Vous devez savoir. Voyons, un prix moyen, modéré. Cinq mille francs par mois : est-ce à peu près juste ?

– Oui… à peu près.

– Eh bien, mon ami, donnez-moi tout de suite cinq mille francs et je suis à vous pour un mois, à compter de ce soir.

– Vous êtes folle.

– Vous le prenez ainsi ; bonsoir.

La comtesse sort, et entre dans sa chambre à coucher. Le lit est entr’ouvert. Un vague parfum flotte, imprègne les tentures.

Le comte apparaissant à la porte :

– Ça sent très bon, ici.

– Vraiment ?… Ça n’a pourtant pas changé. Je me sers toujours de peau d’Espagne.

– Tiens, c’est étonnant… ça sent très bon.

– C’est possible. Mais vous faites-moi le plaisir de vous en aller parce que je vais me coucher.

– Marguerite !

– Allez-vous-en !

Il entre tout à fait et s’assied dans un fauteuil.

La comtesse : – Ah ! c’est comme ça. Eh bien, tant pis pour vous.

Elle ôte son corsage de bal lentement, dégageant ses bras nus et blancs. Elle les lève au-dessus de sa tête pour se décoiffer devant la glace ; et, sous une mousse de dentelle, quelque chose de rosé apparaît au bord du corset de soie noire.

Le comte se lève vivement et vient vers elle.

La comtesse : – Ne m’approchez pas, ou je me fâche !…

Il la saisit à pleins bras et cherche ses lèvres.

Alors, elle, se penchant vivement, saisit sur sa toilette un verre d’eau parfumée pour sa bouche, et, par-dessus l’épaule, le lance en plein visage de son mari.

Il se relève, ruisselant d’eau, furieux, murmurant :

– C’est stupide.

– Ça se peut… Mais vous savez mes conditions : Cinq mille francs.

– Mais ce serait idiot !…

– Pourquoi ça !

– Comment, pourquoi ? Un mari, payer pour coucher avec sa femme !…

– Oh !… quels vilains mots vous employez !

– C’est possible. Je répète que ce serait idiot de payer sa femme, sa femme légitime.

– Il est bien plus bête, quand on a une femme légitime, d’aller payer des cocottes.

– Soit, mais je ne veux pas être ridicule.

La comtesse s’est assise sur une chaise longue. Elle retire lentement ses bas en les retournant comme une peau de serpent. Sa jambe rose sort de la gaine de soie mauve, et le pied mignon se pose sur le tapis.

Le comte s’approche un peu et d’une voix tendre :

– Quelle drôle d’idée vous avez là ?

– Quelle idée ?

– De me demander cinq mille francs.

– Rien de plus naturel. Nous sommes étrangers l’un à l’autre, n’est-ce pas ? Or vous me désirez. Vous ne pouvez pas m’épouser puisque nous sommes mariés. Alors vous m’achetez, un peu moins peut-être qu’une autre.

Or, réfléchissez. Cet argent, au lieu d’aller chez une gueuse qui en ferait je ne sais quoi, restera dans votre maison, dans votre ménage. Et puis, pour un homme intelligent, est-il quelque chose de plus amusant, de plus original que de se payer sa propre femme. On n’aime bien, en amour illégitime, que ce qui coûte cher, très cher. Vous donnez à notre amour… légitime, un prix nouveau, une saveur de débauche, un ragoût de… polissonnerie en le… tarifant comme un amour coté. Est-ce pas vrai ?

Elle s’est levée presque nue et se dirige vers un cabinet de toilette.

– Maintenant, monsieur, allez-vous-en, ou je sonne ma femme de chambre.

Le comte debout, perplexe, mécontent, la regarde, et, brusquement, lui jetant à la tête son portefeuille :

– Tiens, gredine, en voilà six mille… Mais tu sais ?…

La comtesse ramasse l’argent, le compte, et d’une voix lente :

– Quoi ?

– Ne t’y accoutume pas.

Elle éclate de rire, et allant vers lui :

– Chaque mois, cinq mille, monsieur, ou bien je vous renvoie à vos cocottes. Et même si… si vous êtes content… je vous demanderai de l’augmentation.

Guy de Maupassant (1883).

jeudi 8 octobre 2009

L'avocat poussé à bout

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Achille Devéria

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L'avocat poussé à bout

Un avocat fut consulté

Par un tendron d’aimable mine,

Qu’un gars avait trop insulté.

L’homme de Loi qui l’examine,

Trouve sous sa simple étamine

Deux grands yeux pleins de volupté,

Certain air de naïveté

Peint sur sa figure enfantine,

Un sein par l’Amour agité,

Qui se soulève, se mutine,

Et semble en sa captivité

Appeler une main lutine

Qui lui rende la liberté.

Notre avocat est transporté.

Il lorgne une taille divine,

Des pieds mignons et délicats,

Et ce qu’il voit de tant d’appas

Ne vaut pas ce qu’il en devine.

Avec ces titres de faveur,

On peut compter sur la ferveur

Du légiste le plus austère.

Le nôtre, expert dans tous les droits,

Avait, dit-on, plus d’une fois

Pris ses licences à Cythère.

Enfin, près de la belle assis,

Il veut, sans détour, sans mystère,

De son cas avoir le précis.

« Las ! dit la belle désolée,

Je vais rappeler mon esprit,

Et vous conter comment s’y prit

Le fripon qui m’a violée.

Il avait un air tendre et doux,

La taille la mieux découplée,

Et le regard… tout comme vous. »

Notre grave Jurisconsulte,

Flatté d’avoir les mêmes traits,

En ressent une joie occulte ;

Et rajeuni par tant d’attraits,

S’approche encor un peu plus près

De la beauté qui le consulte.

« Poursuivez ce récit, dit-il,

Car votre affaire m’intéresse.

– Ah ! Monsieur, qu’il était subtil !

Que l’Amour inspire d’adresse !

Ses yeux sur mes faibles attraits

Se promenaient avec ivresse. »

L’avocat qu’un même feu presse,

N’a pas des regards plus discrets.

« Ce n’est pas tout, sa main hardie

Saisit la mienne au même instant. »

Vous sentez, sans que je le dis,

Que l’avocat en fit autant.

« Ce n’est pas tout, sa perfidie

Méditait un autre dessein,

Et toujours plus audacieuse,

Bientôt sa main licencieuse

Fourrage les lys de mon sein. »

Notre avocat sur ce modèle,

Glissant une furtive main

A travers la gaze infidèle,

Enfile le même chemin.

« Ce n’est pas tout, d’un air farouche,

A ses feux je veux m’opposer.

Déterminée à tout oser,

Sa bouche se colle à ma bouche. »

L’avocat que l’exemple touche,

Ravit un semblable baiser.

Ravit ! je faux, on le lui donne,

On feint de n’y pas consentir :

Mais c’est pour mieux faire sentir

Le prix de ce qu’on abandonne.

Femmes, osez me démentir :

Celle qui jamais ne pardonne

Est trop sujette au repentir.

« Ce n’est pas tout, son feu redouble,

Il me transporte malgré moi ;

Les genoux tremblants et l’oeil trouble…

Je ne sais plus ce que je vois. »

L’avocat non moins troublé qu’elle,

Répète une leçon si belle.

Tous deux bientôt perdent la voix.

Tous deux se plongent à la fois

Dans une extase mutuelle.

Notre avocat crut jusqu’au bout

Avoir imité son modèle.

« Ce n’est pas tout, dit la donzelle.

– Comment, Diable ! ce n’est pas tout !

Qu’avait-il de plus à vous faire ?

Vous m’étonnez ! dites ma chère,

Comment la chose se passa ?

– Eh ! mais voici tout le mystère,

Monsieur, c’est qu’il recommença. »

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François - Félix NOGARET (1740 – 1831)

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Et si cela vous dis, L'avocat poussé à bout est à écouter sur podcast ! je n'ai pas pu résister...


lundi 21 septembre 2009

Nudité

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Emilio Grau-Sala

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Nudité

A la fois transparente et inaccessible, elle ne voulait pas de l’invisibilité totale. Elle cherchait un juste milieu, un jeu de funambule dans lequel elle pourrait se sentir à son aise, toute à son aise. De la nudité, mais pas trop. De l’habillé, du couvert, mais pas trop non plus. Du vestimentaire à l’estime à terre, en recherche permanente de l’impermanence de son estime à ailes.

© Claire Ogie

samedi 13 juin 2009

Vous faites quoi dans la vie ?

Vous faites quoi dans la vie, fleuriste ? crémière ? bergère ?

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Fleurs érotiques. Edouard Pelletan. 1910

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La marchande d'œufs

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L'Espiègle. Le Berger jette un regard malin sous les jambes de la bergère. Amand Durand.

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"Le plus beau métier d'homme est le métier d'unir les hommes." Antoine de Saint-Exupéry.

jeudi 4 juin 2009

Les Belles Endormies

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(cliquez sur l'illustration pour l'agrandir)

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Eguchi desserra son bras qui la tenait fortement, et quand il eut disposé le bras nu de la fille de telle sorte qu'elle parût l'enlacer, elle lui rendit en effet docilement son étreinte. Le vieillard ne bougea plus. Il ferma les yeux. Une chaude extase l'envahit. C'était un ravissement presque inconscient. Il lui sembla comprendre le plaisir et le sentiment de bonheur qu'éprouvaient les vieillards à fréquenter cette maison. Et ces vieillards eux-mêmes, ne trouvaient-ils pas en ces lieux, outre la détresse, l'horreur ou la misère de la vieillesse, ce don aussi d'une jeune vie qui les comblait ? Sans doute ne pouvait-il exister pour un homme parvenu au terme extrême de la vieillesse un seul instant où il pût s'oublier au point de se laisser envelopper à pleine peau par une jeune fille. Les vieillards cependant considéraient-ils une victime endormie à cet effet comme une chose achetée en toute innocence, ou bien trouvaient-ils, dans le sentiment d'une secrète culpabilité, un surcroît de plaisir ? Le vieil Eguchi, lui, s'était oublié, et comme s'il avait oublié de même qu'elle était une victime, de son pied il cherchait à tâtons la pointe du pied de la fille. Car c'était le seul endroit de son corps qu'il ne touchait pas. Les orteils étaient longs et se mouvaient gracieusement. Leurs phalanges se pliaient et se dépliaient du même mouvement que les doigts de la main, et cela seul exerçait sur Eguchi la puissante séduction qui émane d'une femme fatale. Jusque dans le sommeil, cette fille était capable d'échanger des devis amoureux rien qu'au moyen de ses orteils.

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Passage de "Les Belles Endormies" de Yasunari Kawabata.

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